Petits meurtres entre internautes

J'ai tué le temps, vous êtes complices.

01 février 2008

Gaston Lagaffe, sans emploi mais héros quand même

Lors d’une conversation avec Yvan Delporte, alors rédacteur en chef du journal de Spirou, Franquin, alors déjà dessinateur adulé, passait en revue les héros de BD, tous ont une fonction. Il voulait créer un héros sans emploi. Dans un rade au bout d’une ruelle Franquin évoquait à son ami les traits de caractère du perso auquel il pensait tout en le griffonnant sur un carton de bock. Un type mou, le nez comme une patate qui passe son temps sur des futilités comme construire le plus grand trombone du monde ou jouer au bilboquet. Un gars malin mais distrait qui serait capable de mettre le feu à un extincteur. Delporte en rigolant des détails que donnait Franquin se dit que ce gars qu’il est en train de décrire c’est son copain Gaston…

Le héros sans emploi

28 février 1957, numéro 985 du journal de Spirou, un personnage apparaît sur une illustration entourée de traces de pas (c’était en noir et blanc à l’origine). Il s’appelle Gaston selon l’encadré. Il est en costume avec un nœud papillon, patientant devant la porte des bureaux de la rédaction. La semaine suivante, dans le numéro 986, Gaston est toujours en costume sur une simple illustration mais cette fois sans nœud pap’, chemise ouverte. Aucun commentaire ne l’accompagne, personne ne sait qui il est ni même pourquoi il est là. Numéro 987, Gaston est cette fois vêtu d’un pull et d’un jean, décontracté, affalé sur une chaise en train de se griller une clope, toujours aucun commentaire à son sujet. La semaine suivante on voit Spirou avec un point d’interrogation au dessus de la tête devant Fantasio qui désigne du doigt Gaston en train de glander dans un coin. Numéro suivant, Fantasio s’adresse aux lecteurs « Attention ! Depuis quelques semaines, un personnage bizarre erre dans les pages du journal. Nous ignorons tout de lui. Nous savons simplement qu’il s’appelle Gaston. Tenez-le à l’œil ! Il m’a l’air d’un drôle de type. ». La semaine qui suit illustre un dialogue mythique qui s’engage entre Spirou et Gaston et lors des numéros suivant on tente de lui affilier une occupation digne de ce nom. Manque de bol il accumule les gaffes : il renverse de l’encre de Chine sur des dossiers importants par exemple, ne sachant plus quoi faire de lui on le poste à l’entretien de l’extincteur et il y met le feu sans le vouloir, on a bien essayé de le mettre en coursier mais il a ruiné le seul vélo de la rédaction, bref... Il est baptisé « le héros sans-emploi » et énerve bien vite Fantasio qui ne manque pas de souligner l’incapacité du garçon dans tous les domaines.

Sur les numéros qui suivent Gaston est toujours représenté via des illustrations, où il fait un château de carte géant, du bilboquet etc… Il passe même sa tête devant l’objectif d’un appareil photo juste avant que le petit oiseau sorte, résultat, à la place de la chronique « Le Fureteur » (très apprécié à l’époque) sur un des numéros du journal (à l’époque pour partir à l’impression, les articles des journaux étaient photographiés) on trouve la tête de Gaston en très gros plan... On le chargera finalement de répondre au courrier des lecteurs. Gaston fait une gaffe par semaine « et on ne vous les dit pas toutes », Gaston le-gars-qui-gaffe, Gaston Lagaffe. Une bourde par numéro sous la forme d’une illustration puis par la suite sous la forme d’une demie planche de BD (la première apparut dans le numéro 1000). Il est d’ailleurs sorti à l’époque un genre de recueil des premières demies planches de Gaston, un mini album à tirage limité pas plus grand qu’un paquet de cigarette et environ 5 cm moins large qu’une bande dessinée classique. Si vous le trouvez un jour quelque part faite moi signe, ça doit faire parti des albums on ne peut plus rares de la BD franco belge et par extension un des plus recherché, chronologiquement parlant c’était le premier album de Gaston Lagaffe de l’histoire.

Un univers aussi vaste que l’univers

Dans le numéro 1185 du journal de Spirou, Gaston est viré. Il avait introduit une vache dans son bureau qui a fini par tomber nez à nez avec monsieur Dupuis, le grand chef… S’en est suivi une grande campagne de « réintégration » où Fantasio encourageait les lecteurs à écrire à la rédaction pour faire revenir Lagaffe, ce qui bien sûr eut lieu, un mois plus tard, dans le numéro 1189. Pour l’occasion le gaffeur dit « …Et tu sais Fantasio, pour le courrier, je te promets de ne plus jamais être en retard… ». Jusqu’à la toute dernière case de la toute dernière planche du tout dernier album, Gaston aura eut des piles et des piles de courrier en retard, c’est un des running gag de l’univers mis en place par Franquin, son génial auteur. Des running gags il y en a eu beaucoup utilisant souvent des objets, ça va du jokari aux noix en passant par les appeaux. Là en partant comme ça je pourrais vous rédiger une centaine de pages sur l’univers de Gaston pour vous montrer à quel point il est riche (l’univers pas Gaston, qui lui ne devait pas avoir des masses de thunes vu qu’il portait toujours le même pull) mais je ne vais pas m’attarder, c’est un site internet entier qu’il faudrait créer pour tout décrire en détail (au passage n’hésitez pas à visiter le site officiel, http://www.gastonlagaffe.com, assez complet et encore régulièrement mis à jour).

Je peux par contre vous citer en vrac Mademoiselle Jeanne (la collègue dont il est amoureux et qui est amoureuse de lui, cependant leur relation a toujours été plus ou moins discrète), Jules-de-chez-Smith-en-face (le pote qui bosse en face, chez Smith, d’où le surnom, et qui est aussi faignant que lui), Longtarin (le flic aux parcmètres qui aime mettre des PV, et comme Gaston se gare toujours mal…) ou encore De Mesmaeker (un homme d’affaire qui vient de temps en temps chez Spirou pour signer des contrats que Gaston fera toujours capoter) parmi la tripotée de personnages qui gravitent autour de Gaston. Je peux aussi vous citer une tonne d’inventions débiles parmi le milliard qu’il a créé comme le Mastigaston (pour mâcher sans se mordre les joues), les espadrilles à ressort, la piste de ski à escalier, la table de camping à pieds automatiques, le fauteuil main ou encore le célèbre gaffophone. Les animaux contribuent également à étoffer cette richesse puisqu’il a au fil des planches un chat, une mouette rieuse, une souris grise, un poisson rouge et des tas d’autres petits bestiaux apparaissent très souvent. Et que dire de sa caisse qui pourrait être un personnage à part entière ? Il s’agit d’une Fiat 509 de 1925 que Franquin a un peu stylisé. Et puis que serait un héros sans un fidèle opposé, dans Gaston il s’agit de Fantasio que l’on peut considérer comme son supérieur hiérarchique ou sa nourrice de bureau, en gros la victime principale des gaffes. Fantasio sera vite remplacé par Prunelle, encore plus nerveux.

 

Les aventures dans l’aventure

Le style de Franquin sur Gaston Lagaffe s’affine au fur et à mesure et on peut clairement voir le personnage évoluer graphiquement. Ainsi il devient plus chevelu ce qui lui donne une tête plus sympa et il devient également encore plus « mou », nonchalant. Sa tenue de prédilection vous la connaissez tous, un pull vert trop court, un marcel blanc en dessous, un jean, des chaussettes rouges et des espadrilles bleues. Cependant au début Gaston portait des espadrilles orange sans chaussette (sans parler de ses premières apparitions en costume comme je le disais plus haut) et puis un lecteur a envoyé à Franquin des espadrilles bleues qu’il adoptera définitivement pour son personnage. Les expressions de Gaston deviendront cultes (« m’enfin », « boah » etc…), le dessin regorge de petites privates jokes, plus on regarde les cases plus on trouve de nouveaux gags en arrière plan. Dans le numéro 1703 du journal de Spirou, le 3 décembre 1970, Franquin signe (au sens propre comme au figuré) une nouvelle trouvaille en faisant vivre sa signature en bas de page. 13 semaines plus tard il le fera en bas de chaque planche de Gaston et ça sera un gag supplémentaire à découvrir à chaque fois. En tant que personnage, Gaston était parfaitement intégré au journal de Spirou puisqu’il faisait partie intégrante de la rédaction fictive du journal. Il y a souvent eu des textes au sujet des déboires du personnage, pas seulement des planches de BD. « En direct de la rédaction » en est la meilleure preuve.

Tout au long de sa carrière de héros de BD il y eut des passages atypiques notamment ceux publicitaires. Franquin a carrément dessiné des planches entières de gags de Gaston pour promotionner divers produits, le plus connu est sûrement l’Orange Pied Bœuf, une limonade belge. Il y eut aussi des planches pour les piles Philips, pour Kodak ou même une sorte de campagne de sensibilisation pour encourager les gens à utiliser le bus (un comble pour un type qui possède une Fiat toute pourrie qui pollue), c’était à chaque fois remarquablement bien fait puisque les gags étaient drôles tout en mettant en avant les produits. Il y a même eu des albums entièrement publicitaires (Fou du bus par exemple, avec quelques planches inédites). Gaston a aussi servi à des campagnes humanitaires ce qui selon moi correspondait beaucoup plus au personnage mine de rien assez engagé. De manière non exhaustive on peut citer des planches pour l’Unicef, Amnesty International, Greenpeace ou encore Enfance en détresse. Franquin s’est même amusé à lancer un mouvement contre les parcmètres qui pullulaient à l’époque à Bruxelles (Franquin est belge, faut-il le rappeler ?), il s’est servi de Gaston et de l’agent de police Longtarin pour démarrer « la guerre des parcmètres ». Ca a duré un bon moment, plus ou moins intensément du numéro 2169 au numéro 2177, l’anti-slogan était « tu as payé pour rouler, maintenant paye pour t’arrêter », les planches de Gaston l’illustrait dans des gags où il martyrisait les « machines à sous » ce qui agaçait Longtarin qui le traquait. Franquin a même encouragé les lecteurs à enrouler les parcmètres d’un ruban, comme pour un paquet cadeau, puis à les prendre en photo et les envoyer à la rédaction. On a même vu le dessinateur en photo avec un parcmètre arraché dans les bras.

Hormis les albums de Gaston que l’on connaît tous (dont la numérotation restera une perle d’incohérence dans la Bande Dessinée) et les albums publicitaires, il y a eu quelques autres ouvrages où Gaston est intervenu comme l’un des personnages principaux. Tout d’abord parlons de Bravo les brothers, le seul album qui réunit Spirou, Fantasio et Gaston comme perso principaux. Parut en 1969 on taxe l’album d’aventures de Spirou et Fantasio mais ça pourrait très bien être considéré comme un gag étendu de Gaston. D’ailleurs la plupart de l’histoire se déroule dans les locaux des éditions Dupuis, comme pour un gag de Lagaffe, et on y retrouve la quasi totalité des personnages secondaires propre à la série (Longtarin, De Mesmaeker etc…). L’histoire est assez sympa, c’est l’anniversaire de Fantasio et pour l’occasion Gaston lui achète 3 singes (qui travaillaient dans un cirque) dont un qu’il faut absolument applaudir sous peine de le voir devenir violent et un autre qui aime boire… Vous imaginez les conneries que la situation peut amener, pour notre plus grand bonheur. Franquin dira de Bravo les brothers qu’il s’agit de la meilleure aventure qu’il ait réalisé…

En 1964 est parut dans le journal de Spirou Les robinsons du rail (parut en album bien plus tard, en 1981), il s’agit non pas d’une BD mais d’un roman illustré mettant en scène Gaston et Fantasio. Le texte est signé Delporte, les illustrations Franquin et Jidéhem. Fantasio réalise un reportage sur l’inauguration de la première locomotive atomique au monde, capable de rouler sans s’arrêter pendant un an et demi grâce à une pastille d’uranium.
Malheureusement pour lui personne d’autres n’est disponible pour l’aider que Gaston. Au jour J ils rentrent donc dans le train pour l’inauguration. Alors que les techniciens règlent les derniers détails sur le quai, Fantasio s’occupe d’interviewer le ministre des chemins de fer dans un wagon, Gaston lui est dans la cabine de pilotage, vide, en train d’admirer les boutons. Forcément il fait malencontreusement démarrer le train qui roule donc à travers la campagne sans aucun pilote… Franquin fut bizarrement très honteux de ce roman pourtant très amusant comme tout ce qui touche à Gaston. L’ouvrage est aujourd’hui assez difficile à trouver, comme pour le mini album, si vous l’avez faites moi signe, on va s’arranger…

Source d’inspiration

Aujourd’hui en plein dans les années 2000, une cinquantaine d’année après la création du personnage, les gags n’ont pas prit une ride. Le personnage fait même parti du patrimoine franco-belge, un genre de légende. Lorsque quelqu’un fait une gaffe il n’est pas rare qu’on le surnomme Gaston, preuve qu’il est toujours dans les esprits, du plus jeune au plus vieux. Les sociétés de production en tout genre le savent et bizarrement il n’y a jamais eut un dessin animé Gaston Lagaffe à contrario de Spirou ou du Marsupilami. Par contre il y a eu une émission télé ! En 1989 était diffusé sur Antenne 2 (l’ancien nom de France 2 pour les plus jeunes qui surferaient sur ce site, si c’est le cas allez donc vous coucher bande de cons, c’est pas un site pour les mouflets) et RTL-TVI, Merci Gaston, une émission sur LA bande Dessinée présentée par des hommes revêtue de costume à l’effigie de Gaston, Spirou et Fantasio. Le plateau était une copie du bureau de Gaston et chaque émission se terminait par un gag. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir déjà vue mais ça devait être bien pourrave…

Vous pensiez que c’était le seul dérivé « en mouvement » du héros culte ? Et bien non, en 1980 est sorti… Un film. Nommé Fais gaffe à la gaffe ! il fut réalisé par Paul Boujenah qui signa aussi l’adaptation, adaptation à demie autorisée par Franquin. En effet il avait donné son accord pour une reprise des gags et des situations mais pas pour ce qui est des noms ni de l’univers. Malheureusement le film tente de se rapprocher au maximum de la BD avec un héros nommé « G » (interprété par Roger Mirmont) en pull vert, une Pénélope à la place de Moiselle Jeanne (interprété par Marie-Anne Chazel) ou encore un Prunus à la place d’un Prunelle (interprété par Daniel Prévost). Vous pouvez encore aujourd’hui trouver le film (uniquement dispo en VHS) sur des sites de ventes d’occasion à des prix franchement abusé pour une daube pareille, mais que voulez-vous c’est un objet rare alors y a du profit.

Pour clôturer ce petit (enfin grand, d'ailleurs qui m'a lu jusqu'au bout ?) hommage à un de mes personnages préféré je voudrais vous parler d’un grand hommage en Bande Dessinée nommé Baston Labaffe parut en 1983. Il s’agit d’une parodie de Gaston et son univers réalisée par une tripotée de grands auteurs : Armand, Baudoin, Bercovici, Berthet, Carali, Colman, Conrad, Cosey, Coucho, Dany, Deliège, Delporte, J.C. Denis, Derib, Dodier, Edika, Ferrandez, Geerts, Goossens, Herlé, Hermann, Hislaire, Jannin, Krebs, M. Louarn, Lucques, Macherot, Mako, Margerin, Pichon, Reiser, Schlingo, Solé, Tome et Janry, Ucciani, Volny, Walthéry, Wasterlain et Yann. Cette œuvre culte (celle-là aussi est hyper rare) a été conçue pour palier un manque, le manque dans les albums de Gaston du numéro 5 (je vous disais plus haut que la numérotation de l’époque est très atypique). L’hommage a plu à Franquin même s’il a refusé d’en faire la préface (qui est en fait entièrement de Delporte malgré ce qui est dit dedans). Vous connaissez la rengaine, si vous êtes en possession de l’album, faites moi signe, bande d’enculés.

K.mi a bien niqué le temps à 18:21 - Au coin du feu - Permalien [#]